25.01.2009
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"ON - Au sujet de l'usurpation et de la perte du temps dans le vieux monde réifié"
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ON
« ON n’a rien à y faire !
ON n’est pas de ce monde ! »
Anonyme
« Le temps est tout,
l’homme n’est plus rien »
K. Marx
Avertissement
Qu’ON en finisse.
Préambule
Constat de l’impossibilité aujourd’hui de répondre à la question suivante :
« Quel jour sommes-nous ? », alors que demain est hier et hier aujourd’hui.
Définitions
ON. 1°. Pronom personnel indéfini de la 3ème personne, invariable, faisant toujours fonction de sujet.
2°. Abrév. Organisme Neutralisé.

0
Au fil des siècles, les individus se virent dépossédés du temps.
En dehors de quelques sursauts de l’histoire faits d’insolence, de courage, de rage et de désespoir, rares furent ceux qui s’en aperçurent ou mesurèrent assez tôt l’ampleur des dégâts.
Il était déjà trop tard.
Toutefois, le processus fut lent avant de voir le temps des individus définitivement colonisé.
Ce furent à n’en pas douter les rois et les banquiers qui, dans un accord tacite non daté, s’emparèrent du temps et s’affairèrent très tôt à lui attribuer une valeur d’échange.
Le travail, cette activité humaine jusqu’alors déconsidérée à laquelle ils se devaient d’octroyer désormais une place supérieure et absolue, devint par la force des choses la pierre angulaire du maintien de l’ordre.
Dans ce vieux monde dont nous parlons, les rois et les banquiers se divertirent durant des siècles à améliorer leur domestication du temps en le clôturant, le morcelant, le pillant, l’exploitant. Sans cesse. Pris d’une étrange frénésie, ils se murmuraient en secret que tout cela était trop beau pour être vrai.
En mettant à la disposition de quelques uns le temps de tous les individus, il s’agissait de faire de ces derniers, ces foules de derniers, des êtres inoffensifs et neutralisés. Avoir une maîtrise et un contrôle parfaits sur les masses en cloisonnant leur espace-temps. Coloniser le temps de tous les individus pour réaliser un projet éternel, un nouvel empire, inébranlable.
Tout allait commencer à rentrer rapidement dans l’ordre des choses.
Alors que le temps devenait par la force des choses la propriété exclusive des rois et des banquiers, ceux-ci imaginèrent qu’il était devenu facile d’étendre leur maîtrise au-delà même du temps. Ils crurent pouvoir mettre la main sur le hasard, persuadés qu’avec l’appui de nombreux spécialistes ils arriveraient à prévoir et à anticiper cette face chaotique du temps qui avait depuis toujours fait défaut aux maîtres.
Au rythme du tic-tac des guerres, des famines, des épidémies, des esclavages et des inventions techniques, les rois et les banquiers ne cessèrent de perfectionner le maintien de l’ordre dans l’empire en construction.
Un empire qui, à terme, devait s’autoréguler dans les hasards du temps domestiqué, quand ses esclaves n’auraient définitivement plus prise sur l’espace-temps.
Dans cet empire, chaque individu aveuglément et dangereusement obéissant devenait simultanément l’esclave et le flic d’autrui. Chaque individu devenait complice d’un pouvoir qui l’avait dépossédé de tout. Un empire où ennemis et alliés se confondaient, s’inversaient au gré des manœuvres et des conspirations de l’horloge universelle. L’équilibre de l’empire était réglé, calculé et contrôlé avec une précision chaotique.
Le temps, respectant une logique implacable, apparaissait comme une propriété toujours plus étendue, en dehors de laquelle la condition des individus se réduisait à celle des reclus. Séparés des autres et d’eux-mêmes. En expropriant les individus de leur temps – et par là, de leur espace et de leur liberté –, les rois et les banquiers en firent sans trop réfléchir des êtres égarés à qui ils pouvaient exiger et faire croire tout et n’importe quoi. Une solitude infinie vint à peser sur ces esclaves. Tout agissement et tout désir communs semblaient s’évanouir dans l’écoulement des jours. Ils ressentaient, mais toujours trop tard, que le temps leur avait échappé.
L’individu ne se rattachait plus à un autre qu’en désespoir de cause, le plus souvent de manière artificielle, et peu importe quel était cet autre. La solitude abyssale générée par la dépossession du temps forçait l’individu à ne voir chez l’autre qu’une apparence, une manière d’être superficielle, une image dans le temps arrêté, un souvenir. L’individu, perdu dans la masse, était amené à conduire malgré lui une guerre quotidienne contre le temps, mais une guerre perdue d’avance puisque sans fin. Il ne cherchait alors dans l‘autre qu’un allié potentiel. Voilà ce qui restait de sociabilité chez ces esclaves. Emmurés dans le présent, leur sociabilité n’était plus guidée que par la survie. C’était ça ou la folie. Ces esclaves, feignant de ne pas s’ignorer, n’avaient plus qu’à se partager leur misère à l’intérieur d’un espace-temps qui avait perdu toute signification.
Nombreux furent ceux qui se tuèrent au travail.

Le temps de vivre, d’aimer, d’agir selon ses rêves et ses désirs n’appartenait plus à personne.
Grâce à des techniques de propagande toujours plus sophistiquées et en raison du niveau d’angoisse des esclaves prêts à tout pour ne pas tomber dans le vide, les rois et les banquiers parvinrent à propager l’illusion parfaite du règne de leur empire tentaculaire. Les esclaves dénièrent leur condition d’esclave. Abandonnant toujours plus le terrain du négatif, ils acceptèrent l’idée selon laquelle aucune société humaine n’avait jamais atteint le niveau de liberté, de confort et de sécurité de cet empire. Cette idée obscure qui affirmait le caractère immuable du vieux monde renforçait d’autant plus leur condition d’esclave. Évidemment, à partir de là tout questionnement devint futile ou faussé.
La propagande, tout de même nécessaire pour maintenir les esclaves dans cette illusion, prit progressivement l’aspect d’un culte, d’une croyance dont les origines remontaient à la nuit du temps. Son dogme tout aussi invérifiable qu’incontesté se résumait à quelques poncifs extravagants : l’argent est la matérialisation du temps sur la terre. Le temps et l’argent ne font qu’un. La nature a unifié ces deux entités, et ce depuis toujours, depuis les temps immémoriaux. L’individu peut donc, grâce à l’argent, se réapproprier son temps et sa liberté. Il devient possible pour l’individu de retrouver des raisons d’exister et d’agir. Pour cela, il doit se soumettre au culte des choses.
Les sbires des banquiers, les marchands, devenaient les nouveaux moines, saints et martyrs de l’empire, et les banques les nouveaux lieux de culte, où le temps/argent prenait l’allure d’un rituel obscur à l’intérieur duquel les croyants et fidèles jouaient leur destin à pile ou face. On vit les foules d’esclaves-croyants s’agenouiller devant les foules de marchandises, se sacrifier pour elles, se confondre avec elles.
L’horizon avait disparu. A sa place, un miroir sans tain s’élevait. Les esclaves-croyants pouvaient se distraire en s’y contemplant, ignorant que derrière ce miroir les choses les guettaient.
Les marchands allèrent jusqu’à croire que la richesse offrait l’immortalité.
Jusqu’au jour où le temps, à force de clôtures, de morcellements, d’exploitation devint une propriété privée de tout. Le temps échappa à la domination des rois et des banquiers sans que ceux-ci s’en aperçurent ou mesurèrent assez tôt l’ampleur des dégâts.
Le vieux monde avait fabriqué sa propre geôle. Ce ne fut pas à un empire qu’on avait affaire en réalité. Cet empire se révélait être un gigantesque bagne, d’une étendue telle que les rois et les banquiers eux-mêmes se retrouvaient prisonniers. Les rois se rendirent alors compte qu’ils n’avaient jamais eu de rois que l’apparence, que cette image que la soumission collective renvoyait d’eux. Les banquiers continuaient encore à se persuader qu’ils étaient importants et immortels. Mais ils avaient perdu toute assurance. Nous pouvions lire à l’époque la peur sur le visage des marchands.
Le temps ne fit que ce qu’il devait faire.
Il se renversa et engloutit les êtres, avec leurs gestes et leurs souvenirs neutralisés, dans le néant des heures, des jours, des années, des siècles.
Le travail les noya dans un océan d’éternité.
Depuis, de cet océan ne surgissent que des fantômes.
1
ON est ces fantômes.
2
Il est délicat d’affirmer avec certitude qu’ON existe vraiment, ou du moins de donner une définition précise du ON. Il est d’autre part impossible de dénombrer précisément les ON vivant ici. Nous tenterons malgré tout sans crainte mais non sans risque schizophrénique de dessiner succinctement les principaux traits du ON.
Ce qui suit est une approximation, un effleurement de la réalité ON. Tout ceci est une vue générale, évitant néanmoins avec prétention et sur un ton quelque peu péremptoire tout simplisme. Une accumulation de faits et de gestes glanés sur le fil des siècles. La marque d’une mémoire d’un présent dissout. C’est le premier résultat d’une recherche qui pourra dans une certaine mesure aboutir lorsqu’ON se sera réapproprié l’espace-temps. Il s’agit pour nous de faire en sorte que cela soit possible.

3
ON est à la fois la réalité et sa falsification. Apparaissant et disparaissant au gré des moments et des situations, sans qu’ON s’en inquiète, ON n’est pas d’une très grande importance.
ON est sans histoire.
ON fait comme si rien n’était.
ON fait semblant d’exister en s’agitant, trop occupé à ne vouloir rien faire et à faire ce qu’ON ne veut pas. ON pourrait croire qu’ON en rit. Mais comme ON le dit lui-même en une locution familière, ON est un con.
4
ON est mal nourri et n’a goût à rien. ON est mal logé, habitant des lieux toujours trop exigus.
ON s’observe dans de vastes métropoles dans lesquelles vivent des commerces de toutes sortes, consacrant le plus clair de son existence intemporelle à longer les murs.
ON fait pitié, à tel point qu’ON se confond avec son ombre.
ON parle, mais c’est pour se rassurer qu’ON n’est pas tout seul. Ne supportant pas le silence, ON est incapable de se taire. ON perçoit dans les instants hasardeux du silence et de la passivité qu’ON n’est plus de ce monde depuis longtemps.
Les paroles de ON sont autant de postures qui voilent sa mort prématurée et déguisent son vertige.
ON est habité par des bruits sourds.

5
C’est encore dans un lit qu’ON croit trouver quelques échappatoires et accomplissements. D’autant plus qu’ON vit sérieusement avec l’idée qu’ON est libéré, ON se doit de baiser fièrement, le sexe en porte drapeau. Or, la sexualité du ON est à l’amour et à la baise ce que le travail est au jeu : un impératif aux règles imposées, une répétition obligatoire, avec ses salariés, ses patrons, ses cadres, ses petits chefs, ses fonctionnaires, ses rentiers et ses chômeurs.
ON parvient encore par hasard dans ce marché concurrentiel à faire l’amour mais le plus souvent avec des images autorisées et préétablies, consommées dans un système d’échange sentimental.
Dans ce décor, ON se résigne à croire qu’ON est plus libre et plus heureux qu’ « avant ». En réalité, ON est dépourvu de toute certitude.
En s’admirant le matin dans la glace, ON voit un autre qui l’observe.
6
Dans ce vieux monde, c’est comme si le temps tournait sur lui-même. Un cercle perpétuel. Et le passage des saisons, qui n’est qu’un divertissement de plus, n’y change rien.
ON est enfermé dans le présent, sans mémoire et sans but. Chaque jour est une répétition de la veille où l’ennui pèse comme une menace infinie. A chaque instant, à chaque geste, à chaque parole, l’ennui est là, pesant, menaçant. L’ennui d’une répétition sans fin d’instants, de gestes et de paroles, sans lien, sans but et sans importance.
Tout ce qui peut encore surprendre et interpellé ON finit toujours par disparaître dans l’écoulement circulaire du temps.
ON est condamné à toujours être en retard.
Et, pour couronner le tout, ON est amnésique.
ON n’est pas gâté.

7
ON continue à être maintenu dans ce vieux mythe disant que la société ON domine le temps, qu’il est entre ses mains, dans un parfait équilibre et une parfaite maîtrise, et qu’elle redistribue à chaque ON un bout du temps qu’ON mérite. Mais en réalité, c’est à l’intérieur même des images produites et diffusées par l’ensemble des ON soumis qu’une telle croyance subsiste, permettant par ailleurs de mieux maintenir l’ordre.
ON croit tout avoir quand ON a tout perdu.
ON tire toute sa pauvre fierté du fait qu’ON croit vivre toujours plus longtemps et qu’ON peut tout avoir et tout savoir, à tout moment – en « temps réel » dirait ON machinalement (ON a peur de tout, à l’exception du ridicule goguenard et de la franche bêtise).
Ce vieux monde, sous ses aspects spectaculaires, est surtout un monde du secret où ses silences disent plus que tous ses gémissements. Mais ON, dans son amnésie, ne veut de toute façon rien savoir. ON s’en fout.
ON croit encore pouvoir tuer le temps, alors que c’est la prise de conscience de n’avoir jamais eu le temps qui tue ON.
Trônant au milieu d’un paysage lunaire, le temps, de loin, observe ON avec un mélange d’étonnement et de pitié.
8
Qu’ON soit à l’usine, à l’école, au supermarché, dans une voiture sacrée, dans une cuisine touchée par la grâce, dans un lit spirituel, dans des vêtements divins ou ON ne sait quoi encore de plus excitant. Qu’ON travaille, achète et vende pour occuper ses pensées et se persuader d’exister (comme ON doit se pincer quand il croit avoir gagné aux jeux du hasard). Qu’ON se défonce, boive, écrive ou jacasse pour se surveiller et se discipliner ou ON ne sait quoi encore de plus passionnant. Quoiqu’ON fasse, les barreaux du temps barrent la vue. ON a un horizon quadrillé. ON ne peut même plus se perdre. A chaque geste, à chaque parole, les murs de la prison du ON deviennent toujours plus hauts, c’est-à-dire toujours plus intemporels.
Dans toutes les têtes, souvenez-vous, ce même constat, devenu banal et saugrenu, et accepté depuis si longtemps : ON n’a plus le temps. Mieux : le temps emporte ON.
Entre deux obligations, ON est vivement autorisé à monnayer des évasions factices, dans le périmètre de ces parcelles de temps dits "libres".
ON patauge dans le cynisme.
9
ON ne se rattache à la réalité qu’à travers des apparences. Le propre du ON est de se mouvoir séparé de la réalité, dans un à-côté lui permettant de ne pas ressentir le besoin de se souvenir. La réalité devient par conséquent un miroir déformant qui ne renvoie que des reflets de ON fictionnels dans lesquels ON pressent sa misère. ON ne retient de la réalité que des images hygiéniques et formatées qui ne laisseront derrière elles aucune trace. Comme si son cerveau, cloué à un fauteuil étroit mais néanmoins confortable, était relié par un fil invisible à des écrans domestiques, salariés et étatiques, ingérant ainsi sans broncher et sans même vouloir s’en rendre compte des flots ininterrompus de mensonges. Ces mensonges, c’est-à-dire ces représentations superficielles ou fausses de la réalité qui colonisent et appauvrissent l’imaginaire déjà maigre du ON deviennent pour ces millions d’yeux de ON plus vrais que la réalité elle-même.
10
ON passe sa vie à remplir l’essentiel de son temps – ou plutôt, soyons précis, de ce que la société ON concède à ON de pseudo temps – d’activités obligatoires en échange d’un peu d’argent et de soumission à l’égard des rois, des marchands et des banquiers ON. ON va jusqu’à prendre ça pour un service rendu. Comme ON dit religieusement : « Faut bien survivre ! ».
« C’est mieux que rien ! » se dit ON avec humilité, feignant d’ignorer que le rien est le propre de sa condition.

9
ON agit dans ce vieux monde comme un enfant à qui l’autorité doit tout le temps dire que faire sous peine de sanctions plus ou moins lourdes. ON agit aussi avec complaisance, pour ne pas à voir la fin venir. Croit-ON.
Rares sont les moments où ON n’est pas hanté par l’idée que tout a une fin.
ON, dans son abandon, s’obstine à croire en l’éternité, refusant de voir l’existence telle qu’elle est.
Comme qui dirait : à ce sentiment de n’être rien répond la peur de voir venir la fin.
8
ON meurt comme un vieil enfant. ON n’a rien appris, rien fait, rien dit qui n’en vaille la peine, qui n’ait une quelconque valeur, une quelconque richesse. ON est sénile à vingt ans. Il y a l’âge où ON est enfant et l’âge où ON s’aperçoit vieillir. En dehors de ces deux âges, il n’y a rien puisqu’il est trop tard.
7
ON se refuse toujours à voir que derrière le vide de ce vieux monde se cachent des possibilités de vie imaginaires, qui pourraient - qui sait ? - permettre à ON de s’extirper de l’ennui et de l’effroi. Dans les sous-sols et les marges des concentrations urbaines subsistent des débris de temps non domestiqués que certains tentent, dans une hétérogénéité incontrôlable, de s’approprier, poursuivant spontanément l’objectif millénaire des hérétiques de renversement de l’ordre intemporel des choses – rêver de voir un jour ce vieux monde brûler.
Il va sans dire que la direction générale de la société ON et ses sbires consacrent une partie de leur ennui obligatoire à les combattre, de manière incessante par la force, le mensonge, l‘humiliation.
La société ON, avec l’obstination du zombie, refuse toujours d’admettre sa faillite.
La propagande ON voudrait faire des expressions de la révolte et du négatif des spectacles anachroniques, décalés, diaboliques, insensés. Des images du passé. Mais elle ne pourra jamais lutter contre l’évidence que c’est avec elles que la vie dans son entièreté tend à prendre fin pour se réaliser.
Il est encore évident que le vieux monde ne parviendra jamais à éteindre en ON cette étincelle hasardeuse de fureur destructrice et joyeuse.
Quoiqu’ON dise, la fin du vieux monde approche.
Ca n’est qu’une question de temps.
6
La révolte comme expression du refus de l’ordre existant, selon les formes qu’elle revêt, semble être une survivance de l’enfance, le souvenir lointain d’une vie buissonnière et ludique, inachevée et étouffée qui se réveille dans ces hasards non-domestiqués du temps.
Tutoyer le négatif, dans de téméraires tentatives de prise d’assaut du temps. Des percées spontanées dans l’espace-temps. Des batailles lancées à des moments imprévisibles pour mettre fin à la fois à l’illusion de l’éternité et surtout au règne omnipotent de la propriété et du travail qui entretient cette illusion.
Les ON les plus dociles – sur les ordres et les manipulations des rois et des banquiers ON – s’empressent de freiner ou de casser ces jeux retrouvés, par lâcheté et par peur, et sous le faux prétexte tant de fois appris que le jeu n‘a rien de sérieux ni d‘important ; un passe-temps.
Face à celles et ceux qui refusent de rentrer dans l’ordre des choses, se dressent bien droits les juges ON, misérables gardiens du temple du travail et de la souffrance qui aiment à prononcer fièrement leurs sentences en ouvrant grand les bras de leurs cachots. Le cynisme des peines qu’infligent les juges ON est marqué jusque sur le front de leurs tribunaux où il faut lire cette phrase martelant la culpabilité perpétuelle du ON : à chaque jour suffit sa peine.
ON a gardé d’une enfance oubliée cet instinct du jeu essentiel. Quand les jeux restent à inventer.

5
Pour autant, il serait trompeur de croire qu’ON ne joue pas. Dans ce vieux monde, ON est cantonné à jouer un rôle, une place, sa vie. Mais le jeu est toujours du travail. Ce rôle, cette place, cette vie consistent en une répétition de gestes et de tirades mesquines que la direction générale de la société ON se doit opportunément d’applaudir ou de huer, au sommet du vide.
Un jeu duquel la société ON a retiré la liberté, le don, le plaisir, la capacité à toujours en rediscuter les règles et la possibilité à en sortir à tout moment.
Le jeu social est un jeu de temps morts.
Un jeu fantôme pour des fantômes.
4
ON continue encore à penser qu’ON peut en toute tranquillité s’amuser, écrire, chanter, danser, bâtir, aimer… mais c’est sans mesurer tout à fait le niveau d’ennui et de lassitude qui l’accable.
ON finit toujours, à un moment ou à un autre identique, par mourir d’ennui.
ON continue à se persuader qu’ON peut encore rêver, quand les seuls rêves auxquels ON continue à s’accrocher sont ceux qui exigent une autorisation d’un supérieur hiérarchique.
Aux yeux de ON, le rêve et le divertissement se confondent. ON ne rêve pas à des temps immémoriaux et encore imaginaires. Seuls retiennent plus longtemps son attention des pantomimes spectaculaires, des icônes marchandes, des cultes artistiques.
ON pense ainsi pouvoir gagner du temps.
A tort.
En refusant de se révolter, ON se condamne simplement à mentir.
3
Dans les lambeaux de temps immobiles et pré-occupés que la société concède à ON, ON n’y trouve qu’insatisfaction et angoisse.
ON est insatiable, vivant dans le besoin permanent.
A tout moment mais toujours trop tard, ON ressent confusément qu’ON a perdu son temps.
ON ne peut pas assouvir ses besoins qui sont infinis. Les sbires de la société ON occupent le temps à confectionner, préparer, imaginer, lancer sur le marché, concevoir, créer, recycler, manager, acheter, vendre, innover. A tout moment. ON n’a pas de répit. ON n’a plus de sentiments que pour les marchandises, ces choses devant lesquelles ON se prosterne. ON finira par ne plus parler qu’à ces choses dans un langage neuf et ésotérique qui finira par tout effacer. La pensée appauvrie de ON est encombrée d’idées capturées par les choses. Or les choses sont les seules balises qui guident ON dans l’écoulement circulaire du temps.
ON se confond avec les choses et se surprend chaque jour à penser à quel point ON est la plus intelligente des marchandises.

2
ON vit dans la peur et l’angoisse produites et entretenues par la société ON dans un souci irraisonné de conservation.
Angoissé de n’être sûr de rien
Angoissé par cette incapacité à prononcer un message audible.
Angoissé de constater que demain est hier.
Angoissé par l’idée même d’être angoissé.
Angoissé de s’apercevoir, par hasard, dans un moment de lucidité, ON.
Angoissé à la fois par l’ordre des choses et par l’idée que cet ordre des choses prenne fin.
1
Une folie particulière est très certainement née de la perte du temps et de la réification du monde.
Elle surgirait de la pesanteur du présent omnipotent.
Et ne serait alors jamais bien loin.
ON la devine.
Les symptômes se font de plus en plus précis.
0
ON semble parfois comprendre qu’il en est autrement. Mais c’est sans importance puisqu’ON ne fait rien et qu’ON oublie tout. Tant qu’ON se refusera à admettre qu’il est trop tard, ON restera ce fantôme à qui tout échappe.
La seule certitude que nous pouvons tirer pour l’instant de tout ce pauvre bavardage prétentieux et péremptoire se voulant hautement inutile au bon fonctionnement du vieux monde est que seule l’affirmation du jeu permettra à ON de retrouver sa singularité, en mettant fin à son caractère impersonnel et indéterminé.
Le jeu seul permet de suspendre le temps.
L’usurpation et la perte du temps signifient la victoire de la suprématie du travail sur toutes les autres formes d’activité humaine – victoire d‘une telle ampleur qu’il est raisonnable de se demander s’il existe encore dans ce vieux monde des activités qui ne soient pas du travail.
L’usurpation du temps est le temps de l’usurpation. Mais comme tout, ce temps de l’usurpation a une fin.
Il s’agit pour nous d’accélérer cette fin.
Qu’ON se le dise.

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